Tuesday, January 17, 2017

L'Inquisiteur et la Jeune Fille Nue (FR)



Il arriva dans la nuit profonde et dense de la jungle comme une espérance violente, sans tempérance et sans grâce. Ses gestes, précis comme des décharges électriques, pénétrèrent la forêt sans demander de permission et sans ressentir de regret ni de coulpe. Il ne connaissait ni le pardon, ni la capacité de recevoir l’impétuosité du monde avec compassion et patience. Il était (ou se disait lui-même) membre de la Confrérie des Hommes Supérieurs, possédant la forme de logique acquise dans les écoles aristotéliciennes, où il est appris, suggéré et élaboré l’idée que l’homme est, par sa nature et son essence, supérieur à la femme, à l’enfant, à l’animal, à la plante, et à toutes formes créées. Il était fils d’une lignée pervertie de pères et de fils qui ont peur de perdre leur nom dans la fréquentation du chaos et de la Terre-Mère (matrice fertile où le chaos se rencontre objectivé dans des formes sauvages et belles).


Il avait arbitrairement interdit à son âme de sentir l’intîmité avec les fleurs et les couchants, avec le chuchotis de la lune et le clapotis de la rivière chantante. Il avait interdit à son propre corps de contenir autre chose qu’une sorte d’indicible malédiction. Ses sentiments, émotions et sensations étaient jugées irrémédiablement par son esprit comme : indignes de témoigner de la vérité. Par une pratique systématique et orgueilleuse de l’autoflagellation, il avait maintes fois puni son corps charnel pour avoir témoigné d’une jubilation sensuelle, dense et confuse, à chaque fois que son attention était captée par le regard doux d’une donzelle, ou la courbe érotique d’une pâtisserie crémeuse (ses deux démons de prédilection étant la gourmandise et la luxure).


On se laisse imaginer volontiers le nombre de tensions et de mouvements contradictoires que son âme contenait. Il n'avait, fort heureusement, que très peu de temps pour y penser, fort pris qu'il était par les tâches mondaines que son statut et/ou sa fonction lui imposaient quotidiennement. Il était, officiellement, nanti du titre de "aide de camp du colonel de brigade". Ladite brigade (amassis des pires brigands de l’Europe de ce temps-là) avait pour mission (également officielle) de percer un chemin à travers la jungle pour établir, en le lieu situé au-delà de cette jungle, le premier pont "diplomatique", le premier contact "civilisé" des êtres conquérants avec les sauvageries conquises.


Sa mission officieuse lui avait été confiée par un certain Monseigneur espagnol de profession jésuitique qui lui avait rappelé son devoir de "Soldat du Christ", notion qui incluait automatiquement dans son esprit bien huilé les corollaires : "soldat de la lumière, de la vérité et de la paix" ("soldat de la paix" : c'est un oxymoron - il en fallait au moins un - et l'esprit binaire de notre ami n'y voyait aucun inconvénient...).


Le voici donc, tout perclus d'intensité vertueuse, pointe du fer de la lance civilisatrice, pénétrant les contrées obscures et opalescentes avec la claire intension d'y insuffler, par le pouvoir de sa simple présence, la lumière de Jésus, sauveur des âmes et des êtres.


Tout confus qu'il était, il ne vit ni la beauté ni l'harmonie du lieu qu'il pénétrait ainsi résolument. Il ne vit pas la peau de la grenouille frémir en même temps que la surface de la rivière. Il ne vit pas la tranquille araignée tisser son antenne intermondes. A aucun moment il ne s'arrêta pour écouter le murmure infini du silence. La montagne, la jungle, la rivière, le nuage lui étaient indifférents. Seule la pureté de son intension et la rigueur de sa foi lui étaient importants, et tout être ou objet encontré était strictement jugé en termes de : allié/ennemi, relativement à la valeur de leur correspondance avec la ligne de sa mission double.


Le voici donc aux prises avec sa propre jungle intérieure, son propre chaos interne, dont le monde au-dehors n'est qu'un miroir, et le voici qui applique sur sa propre femme/enfant/nature intérieure l'autoflegellation comme argument d'autorité divine. Que ne pourrais-t-on rire de telles simagrées !? Le personnage est bien dessiné, tout en verve et en verge refoulée, plein de tensions irrésolues et à tout moment sur le point d'(ex/im)ploser. Le pauvre hère s'en va chargé d'une mission qui, en réalité, ne le concerne pas. Sa vraie mission, sa mission d'âme, est justement située là où son esprit altéré a choisi d'assigner les termes de "démon" et de "péché". Il a honte, et il lutte sans cesse pour ne pas laisser sa vraie mission de vie apparaître entre les mailles de l'étau de sa fausse mission de vie. Sa vraie mission de vie est de jouir, dans son corps et son âme incarnée, de la femme, de la nature et de l'enfant, de l'odeur du vent, de la texture d'une peau sensible, du murmure laborieux du sol vivant. Et l'éducation qu'il a subi, puis acceptée, et à la forme de laquelle son esprit conquérant s'est (presque) totalement identifié, sacrifie la femme, la nature et l'enfant (et le fleuve, et la forêt, et la pluie, et le nuage, et le vent) sur l'autel de sa propre folie vertigineuse et pervertie - Ourobouros sadique-anal qui se défêque perpétuellement lui-même jusqu'à l'oubli, jusqu'à l'ultîme expulsion de sa propre forme haïe (si l'analogie symbolique est permise).




La jeune fille nue apparaît soudain dans le décor, comme une Vénus naissant des eaux de la rivière qui descend directement de la cordillère en volutes voluptueuses. La jeune fille aux cheveux longs et noirs, au corps tendre d'adolescente pleinement formée, jouit de se perdre et se confondre avec le flux de l'eau froide qui stimule en chantant tous ses muscles et tous ses nerfs vibrants de sensibilité et de joie. Elle fait partie de la rivière, son corps d'eau n'offre aucune résistance au courant virevoltant. Son rire se mélange fraîchement au chant joyeux des mille oiseaux qui, en ce paradis, convolent chaotiquement. L'ensemble est d'une beauté et d'une perfection formelle absolue. L'oeil du peintre, l'oreille du musicien, l'imagination du cinématographiste y verraient une scène digne de la meilleure, de la plus délicate attention. On y voit la beauté, la joie, l'harmonie, la vie, la femme, l'enfant, la lumière, l'eau, se joindre spontanément en une forme parfaite. La jeune fille est consciente de ce fait (étant peintre, musicienne et cinématographiste inclusivement), et la conscience de ce fait amplifie rétroactivement la qualité, la densité et la lumière de son expérience.


L'homme la voit, et la reconnaît instantanément. Tout son corps nié et torturé par les privations la voit, la sent, et la reconnait. La fibre la plus intîme de son être entre immédiatement en résonance avec la fibre la plus intîme de la jeune fille nue. Elle sent que quelque chose a changé, et reconnaît la présence de l'homme, quoique non spécifiquement. L'homme sait qu'elle sait. En la région de son âme où se produit la réminiscence, il se souvient d'un temps confus, d'un Eden primordial où tout était parfait. Il regarde devant lui, et voit, dans la scène de cette jeune fille nue jouant, libre et joyeuse, avec l'eau du torrent de montagne, une représentation parfaite de ce souvenir. Son âme explose intîmement au son de cette réminiscence, et tout son corps se met à vibrer.


Quasi-immédiatement (après un laps de temps dédié à la surprise), son ego met en place l'appareil de contrôle qui est du ressort de sa responsabilité et s'entretient à manipuler les manettes et boutons qui en parsèment la surface. De cliquetis en roulement de rouages, peu à peu, l'homme réagit à la douce présence de la façon éminemment prévisible que chacun présuppose. Le premier "réflexe" de son ego est de transformer en :"peur" ce qui est d'abord vécu par son âme comme :"pure jouissance". Ensuite, les rouages de la vertu et de l'indolence vont immédiatement traduire cette "peur" dans la neurobiologie de l'agression. Et en troisième recours, la vertu de la logique efficiente vient enganter de soie le métal tranchant de l'agression. L'ego de l'homme transforme donc le paradis en enfer, et l'homme tout à coup est pris par la frénésie de "sacraliser" toute cette "sauvagerie".


Il emprisonne la femelle et la torture, ou la fait torturer par les hommes de main du colonel. Son action en cette occurence, de son propre point de vue, est parfaitement vertueuse. Il ne sait pas qu'en réalité son âme pervertie transfère en cette cinématographie infernale une forme distordue de son amour indicible pour elle. Il ne sait pas que le couteau que les hommes de main du colonel utilisent pour arracher des aveux au corps de la jeune fille est en fait la métaphore du couteau interne que son esprit aliéné enfonce dans les méandres de ses propres entrailles sensibles. Et les spasmes de la jeune fille en lutte se miroitent dans les spasmes de son propre coeur torturé. Il ne sait pas cela, c'est son choix, son ignorance singulière. Il ne veut écouter ni la peur qui crie dans son âme (réverbérée dans les cris de la jeune fille), ni la jouissance qui rit à l'essence de sa peur. Il dédie toute son âme à "réformer" la sauvageonne, et les sanglots de son âme torturée lui apparaissent comme les remous superficiels de la bête emprisonnée aux tréfonds de sa mémoire, également appelée à subir les violences de la réforme et du déni.


La torture dure trois jours. Trois jours de lutte pour l'un comme pour l'autre. Lui, lutte contre ses démons. Elle lutte pour résister à cette épreuve, car elle sait qui il est, et elle sait pourquoi il agit de cette façon. Elle sent dans son âme la résonance avec lui. Elle sait qu'ils proviennent tous deux de la même étoile. Ils ont en commun une signature vibratoire bien spécifique - turquoise et dorée avec des pointes constellées de lapis-lazuli. Elle a connu une fois cette signature, du temps où son père était vivant. Aujourd'hui elle rencontre cette signature pour la seconde fois, chez un autre homme que son père. Elle sait qu'elle et lui font partie du même battement de coeur galactique. Ce que ça signifie ne s'articule pas en paroles, mais elle sait, sans nulle doute, que leur histoire ne commence ni ne finit dans ce cachot sombre où elle rencontre - une fois de plus - la souffrance et l'ombre de la mort.


Elle voit les démons de l'homme, les reconnaît, les nomme. Il y a la peur, l'envie, l'ambition, la férocité. Plus profondément, elle sent la tristesse, et la peur d'être seul. Plus profondément encore, elle voit dans le coeur de l'homme confus l'étoile claire du pardon et de l'innocence. Elle sait qu'il croit avoir besoin de ce sacrifice humain comme d'une offrande à ses démons, peut-être pour la croyance qu'ainsi ses démons le laisseraient un moment tranquille. Elle sait aussi qu'une telle croyance est pure folie, ou pure bêtise, car à nourrir un démon, on ne gagne jamais à le vaincre, on ne gagne jamais qu'à l’engrosser. Elle est prête à offrir son corps en sacrifice à ce mensonge, mais l'imbécilité d'un tel propos l'offusque un peu. Elle cherchera peut-être d'autres moyens de résoudre cette situation, utilisant le pouvoir de la parole, par exemple.




Finalement ce dialogue a lieu, entre lui et elle, dans l'obscurité d'un cachot froid et luisant. Il lui pose les trois questions traditionnelles suivantes :


- Qui es-tu ?
- Je suis le reflet de ton âme dans le reflet de l'eau, de l'air et du feu. Je suis la terre qui porte ton corps, et le murmure du souvenir dans ton sang. Je suis ton âme reflétée dans un corps différent du tien. Je sais que tu sais qui je suis. Je sais aussi que tu sais que je sais que tu sais.


Il entend la confusion de l'ombre. Son esprit identifié a la logique voit en cette parole la preuve que le démon tente de se confondre à lui. Première tentation : se prendre pour lui. Première ligne de défense : l'affirmation péremptoire que "je" ne suis pas "toi".


- Que me veux-tu ?
- Je ne te veux rien. Je suis là, présente en mon corps et mon âme, offerte à ton amour et à ton appréciation. Mon coeur souffre de sentir ton coeur souffrir, et je ne veux rien que t'offrir, comme à tous, la douceur de la consolation et la clarté du pardon à soi-même.


Il entend la séduction démoniaque, et la tentation sensuelle, se joindre en l'image de ce jeune corps nu, dégradé par le fer mais toujours traversé de cette douce fraîcheur que sa bouche aimerait goûter et déguster longuement, mais que son sens moral interdit d'exister, preuve que l'exorcisme qu'il tente ici a bien raison d'avoir lieu.


- Comment te sentirais-tu si tu recevais plénitude de ce que tu veux ?
- Je me sentirais comme je me sens maintenant, pleine de pardon et de consolation, de paix et de tristesse, d'amour et de compassion.


Il entend dans cet aveux le mensonge du démon, prétendant posséder des vertus charismatiques qui n'appartiennent en propre qu'à Jésus le Christ Sauveur, à son Père et à l'Esprit Saint qui nous anime tous. Dans ce blasphème, l'homme voit la confirmation qu'il s'agit bien d'un démon, car seul un démon pourrait proférer une telle contre-vérité.


Il choisit en conséquence de punir la jeune fille définitivement. Son esprit envisage la possibilité d'une mis à mort par le feu, mais quelque résidus de culpabilité confuse lui fait préférer la solitude éternelle d'un cachot. Elle vivra vingt ans au fond obscur d'une oubliette, nourrie comme un chien, au contact de ses propres déjections et de hordes grouillantes de vie noire.


Au fond de ce trou, peu à peu sa foi se transformera en colère. Peu à peu, la colère voilera son souvenir de l'homme. Elle fera appel à des invocations terribles. Du jeune corps nu sortira peu à peu deux extensions, puis deux supplémentaires. Ses os se dissolveront par l'acide de la colère. Sa tête et son tronc se confondront. Dans le coeur de l'homme oublieux, peu à peu, l'étoile blanche du souvenir que la jeune fille avait éveillé se transformera en ombre tentaculaire. Maintenant, dans les rêves fébriles de l'homme devenu fou, un monstre aquatique immense et noir désire avaler son corps, et aspirer son âme dans le néant.
 
 
Valparaiso 2016 0922